LA PHOTO DU JOUR : depuis 2002, le journal photo d'un photographe

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  • Les écrans de fumée

    Gilets Jaunes Acte IX: Manifestation des Gilets Jaunes, depart de la Place Seraucourt, Bourges, Cher, France, le 12 Janvier 2019.
    Yellow Vests Act IX: Manifestation Yellow Vests, departure from Place Seraucourt, Bourges, Cher, France, January 12, 2019.
    © Nicolas Messyasz / Sipa Press


     
    Lettre à Monsieur Cristophe Castaner, Ministre de l’Intérieur, envoyée le 13 Janvier 2019:

    Monsieur le Ministre,

    J’ai couvert, samedi 12 Janvier 2019, les manifestations (déclarées et non déclarées) qui se sont déroulées à Bourges (Cher).
    Nous étions une quinzaine de journalistes à évoluer très librement entre les forces de sécurité présentes (CRS, CSI, BAC et SDIS) et les manifestants.
    Nous étions tous équipés du brassard de presse officiel délivré par la CCIJP (commission d’attribution de la Carte de Presse française), et ce depuis des heures, donc clairement identifiés par les forces de polices présentes.
    A 16h43, nous étions trois photographes et un rédacteur à longer un mur d’habitation, à découvert, seuls et sans aucun gilets jaunes avec nous (les GJ étaient à 60/70m devant nous, juste après un feu de poubelle servant de barricade). Derrière nous ne se trouvaient que des CRS avançant en ligne quand soudain, fermant la marche de mes confrères, j’ai pris un projectile dans la jambe, de type LBD-40.
    Je tournais le dos, aucun danger ne pouvait venir de nous.
    Un pompier volontaire, mes camarades et des passant me sont venus en aide une fois au sol. Les CRS ont continué leur trajet comme si de rien était.
    Ma blessure se limitant aujourd’hui à un immense hématome sur la partie inférieure de la jambe. Rien de cassé, rien d’ouvert. Dois-je pour autant estimer avoir eu de la chance et en rester là?

    En cherchant des explications auprès de la représentante de la préfecture (avec une écharpe tricolore et un talkie) et un commandant de la CRS (la compagnie III/10) qui lui s’est grandement énervé, et a même remis en question la réalité observée par 3 ou 4 journalistes. Des excuses ou simplement demander si la personne sur laquelle on a tiré (même par erreur ou accident) allait bien, aurait bien été le minimum décent.
    Ce type d’attitude ne sert en rien la mission des forces de l’ordre, que nous savons difficile.
    Je tiens à préciser un autre point important pour les journalistes sur les conséquence d’un tel acte. En effet, par solidarité et amitié, les journalistes présents sont quasiment tous venus soit en aide ou soutient moral durant 45 minutes. Soit autant de temps durant lequel ils n’ont pas effectué leur travail parce qu’un policier a tiré sur un journaliste.

    Il est possible d’entendre que ce fut accidentel, mais rien de tel ne nous a été dit sur place. Pas d’excuses, pas de « désolé », pas de « vous allez bien? », « vous avez besoin qu’on appelle les pompiers ou un medecin? »… Non, rien de tout ça… Pire, nous avons été traité par le commandant de la CRS de menteurs et même de « gens gênants » car nous étions devant « leur » dispositif.
    L’hypothèse accidentelle a donc été écarté.
    Ce tir intentionnel est grave. D’autant plus grave au regard de la dangerosité de notre métier aujourd’hui.
    Je sais qu’il n’y a pas toujours beaucoup d’amour fraternel entre police et journalisme. Mais il y a du respect, tout du moins en ce qui nous concerne.

    La nuit tombée, lors de la dispersion, des policiers pariaient même des bières (Desperados) à qui touchera le plus de manifestants au tir de grenade ou de flash ball.

    Comment voulez vous qu’on vous (la police) prenne au sérieux dans de telles circonstances?

    Monsieur le Ministre, je ne me fais pas d’illusion, vous n’empêcherez pas des policiers de tirer sur les journalistes ou de parier des bières sur qui touchera le plus de manifestants. Les imbéciles sont dans vos rangs et aussi dans les nôtres.
    En revanche, il vous est probablement possible de retirer les armes des mains des imbéciles.
    Mais il serait de bon ton, que nous n’ayons pas à nous méfier AUSSI de la police lors de notre travail , tout aussi essentiel que le votre, pour toute démocratie, je le rappelle.
    Car c’est bien à nous d’évaluer, avec votre aide, le danger et d’apprécier si nous pouvons travailler et avec quel équipement. Ce n’est pas à la police de nous empêcher de travailler.
    Et pire encore, ce n’est pas à la Police de créer un danger encore plus grand que celui dont elle est censée nous protéger.

    Monsieur le Ministre, je vous souhaite une belle journée.
    Respectueusement.

    Nicolas Messyasz